Comment rire de l’inceste, sujet aussi grave que tabou, aussi fort qu’émouvant ? Quelque chose devient la nouvelle prouesse d’Andréa Bescond, comédienne et auteure de la pièce Les Chatouilles qui avait remporté l’année dernière le Molière Seul en scène. J’avais été moi-même très touchée par la force déployée par cette petite fille réfugiée dans la danse pour évacuer cette colère enfouie. Cette colère liée aux attouchements sexuels réalisés sur elle par un ami de la famille.

La résilience de ces femmes meurtries

Quelque chose Andréa Bescond

Andréa Bescond passe cette fois de l’autre côté. Approchée par Capucine Maillard après une première tentative de mise en scène en 2015, la jeune femme a accepté de collaborer au projet en proposant une scénographie d’une forme nouvelle et artistiquement plus ambitieuse.

On assiste alors ici à la rencontre entre quatre femmes qui ne se connaissent pas. Elles se sont rencontrées à un groupe de paroles un peu plus tôt dans la journée. Elles profitent de la Fête de la Musique, le soir-même, pour s’ouvrir et se confier.

Chacune porte son histoire au fond d’elle et cherche un moyen de résilience pour (sur)vivre malgré le traumatisme. Michèle, la trentaine, multiplie les conquêtes en boîte de nuit, quand Lucy, mariée depuis une décennie, s’amuse avec des amants mais s’interdit tout plaisir sexuel. À leurs côtés, Cléopâtre, tout habillée de noir, avoue avoir rencontré l’homme qui l’a mérite et s’est donnée à lui pour la première fois quelques jours auparavant. Enfin, on découvre Victoria, étudiante, qui s’invente des voyages à l’autre bout du monde pour oublier l’acte ignoble qu’elle a subit.

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“Une tragi-comédie lumineuse”

Ce qui fait la force de cette pièce, c’est bien sûr les mots avec lesquels ces quatre femmes parlent de leur mal-être, mais aussi l’humour et la sensibilité dont elles font preuve pour affronter leur terrible secret. Elles ont forgé leur caractère en réaction à la honte d’en parler (à leurs parents, aux policiers, aux associations d’aide aux femmes abusées). Pour écrire sa pièce, Capucine Maillard a écouté des femmes raconter leur propre histoire.

La mise en scène d’Andréa Bescond, épurée -seuls quatre fûts de bière jonchent le sol- donne la part belle aux mimes (l’ouverture des bouteilles, la quiche grignotée sur les Quais Saint-Martin…). Ce parti pris met le texte au centre de la pièce et permet de se concentrer sur les personnages.

Échanger, transmettre, témoigner

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Si on sort autant émus de Quelque chose, c’est parce que justement ce “quelque chose” dont elles arrivent à se relever -leurs blessures, leurs brûlures, ce sentiment d’injustice qu’elles éprouvent- permet de prouver qu’elles sont encore plus fortes. Elles ressortent de cette rencontre impromptue, plus combatives, plus guerrières, et surtout soulagées, soutenues et comprises. Cette pièce apporte une lueur d’espoir à toutes les victimes d’attouchements sexuels, un soutien et la preuve qu’il faut en parler, échanger, partager pour affronter la douleur. Au public de s’émouvoir alors de ces quatre histoires de vie, témoin d’une réalité dure à assumer, et désormais enclin à la briser.

Ma note : 10/10

Texte de Capucine Maillard
Avec Capucine Maillard, Claire Guillamaud, Jade Phan-Gia et Carole SauretMise en scène d’Andréa Bescond
Compagnie Aziadé
© Philippe Denis