joeystarr

La ferveur dont il fait part pendant plus d’une heure a de quoi donner le frisson. Les discours qu’il nous livre, aussi. D’Hugo à Jaurès en passant par Robespierre et Simone Veille, les batailles livrées au sein de l’hémicycle pour le bien de la société montrent à quel point ces personnalités ont donné de leur âme. Les destins de ceux-là sont mis au devant de la scène par JoeyStarr, acteur, rappeur (et qui a parfois, on s’en souvient, dérapé). Il s’approprie ces textes, lui aussi avec corps et âme, pour résumer trois siècles de démocratie.

La misère, la peine de mort, l’IVG

JoeyStarr a pris part au cycle théâtral proposé par le Théâtre de l’Atelier depuis le 26 avril (le programme complet est d’ailleurs à retrouver ici). Engagé au cinéma, l’ex membre de Suprême NTM continue son combat dans cette “Éloquence à l’Assemblée”. Il commence par Robespierre, puis enchaîne par trois textes de Victor Hugo. Le “discours sur la misère” que je livre ci-dessous nous rappelle à quel point rien n’a changé. Prononcé en 1849, il demeure si actuel qu’il en donne froid dans le dos. La salle retenait d’ailleurs son souffle à chaque phrase, notant la difficulté des gouvernements successifs à faire face aux inégalités toujours plus grandes entre les citoyens.

joeystarr éloquence à l'assemblée

L’actualité politique résonne étrangement

JoeyStarr nous plonge ensuite dans des réflexions autour de la religion, des privilèges de certains députés ou élus qui “embauchent leur femme, leurs parents, leurs enfants” aux frais de l’État. Ce texte résonne tout à fait dans cette actualité politique et électorale marquée comme on le sait par des affaires de ce type.

La place des femmes dans la société

Puis, il poursuit sur la peine de mort : “Est-ce moral ? Est-ce immoral ?”, sur l’IVG, la place des femmes dans la société. Olympe de Gouge qui déjà, ne comprenait pas pourquoi si peu de femmes prenaient part à la vie politique. Simone Veille qui défend les femmes de posséder leur corps et vouloir ou non des enfants à cette époque de leur vie.

Malraux, premier à vouloir favoriser la culture, tient aussi un énorme rôle dans la démocratie. Amener le théâtre, le cinéma, l’art, la peinture au plus grand nombre pour faire grandir les peuples et développer leur esprit critique, participe au devoir citoyen.

Dommage qu’il hurle et s’essouffle

Ce spectacle est vraiment très bien pensé. Les textes choisis sont d’une extrême violence, d’une vraie sincérité et dressent le portrait d’une société un à instant-T. JoeyStarr incarne bien la diversité actuelle. Son parcours professionnel et son engagement personnel reflète sa volonté d’indépendance et de choix.

Je regrette cependant qu’il hurle très souvent. Il a dû mal à se ventiler et certains passages de textes, difficilement compréhensibles, notamment sur les deux premiers discours. Les textes d’Hugo étaient plus audibles. Il ajoute quelques improvisations, à la fois pour détendre l’atmosphère et pour se “reposer”. Le spectacle très dense est une véritable ode à l’ouverture et à la tolérance.

Ma note : 8,5/10

© Anne Chépeau – Radio France

Discours de Victor Hugo sur la misère à l’Assemblée Nationale, le 9 juillet 1849

« Je  ne suis pas, Messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la  misère. Remarquez-le bien, Messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain ; la misère peut disparaître  comme la lèpre a disparu. Détruire la misère ! Oui, cela est possible !  Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en  pareille matière, tant que le possible n’est pas le fait, le devoir n’est pas rempli.

La misère, Messieurs, j’aborde ici le vif de la question,  voulez-vous savoir où elle en est, la misère ? Voulez-vous savoir jusqu’où elle peut aller, jusqu’où elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas au Moyen-âge, je dis en France, je dis à Paris, et au temps où  nous vivons ? Voulez-vous des faits ?

Mon Dieu, je n’hésite pas à les citer, ces faits. Ils sont tristes, mais nécessaires à révéler ; et tenez, s’il faut dire toute ma pensée, je voudrais qu’il sortît de cette assemblée, et au besoin j’en ferai la proposition formelle, une grande et solennelle enquête sur la situation vraie des classes laborieuses et souffrantes en France. Je voudrais  que tous les faits éclatassent au grand jour. Comment veut-on guérir le mal si l’on ne sonde pas les plaies ?

Voici donc ces faits :

Il y a dans Paris,  dans ces faubourgs de Paris que le vent de l’émeute soulevait naguère si  aisément, il y a des rues, des maisons, des cloaques, où des familles, des  familles entières, vivent pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes filles, enfants,  n’ayant pour lits, n’ayant pour couvertures, j’ai presque dit pour vêtements, que des monceaux infects de chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coin des bornes, espèce de fumier des villes, où des créatures humaines s’enfouissent toutes vivantes pour échapper au froid de l’hiver. Voilà un  fait. En voici d’autres : Ces jours derniers, un homme, mon Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misère n’épargne pas plus les professions libérales que les professions manuelles, un malheureux homme est mort de faim, mort de faim à la lettre, et l’on a constaté après sa mort qu’il n’avait pas mangé depuis six jours. Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore ? Le mois passé, pendant la recrudescence du choléra, on a trouvé une mère et ses quatre enfants  qui cherchaient leur nourriture dans les débris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon!

Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses qui ne doivent pas être ; je dis que la société doit dépenser toute sa  force, toute sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonté, pour que de telles choses ne soient pas ! Je dis que de tels faits, dans un pays civilisé, engagent la conscience de la société toute entière ; que  je m’en sens, moi qui parle, complice et solidaire, et que de tels faits ne sont  pas seulement des torts envers l’homme, que ce sont des crimes envers Dieu !

Voilà pourquoi je suis pénétré, voilà pourquoi je voudrais pénétrer tous ceux qui m’écoutent de la haute importance de la proposition qui vous est soumise. Ce n’est qu’un premier pas, mais il est décisif. Je voudrais que cette assemblée, majorité et minorité, n’importe, je ne connais pas, moi de majorité et de minorité en de telles questions ; je voudrais que cette assemblée n’eût qu’une seule âme pour marcher à ce grand but, à ce but magnifique, à ce but sublime, l’abolition de la misère !

Et, messieurs, je ne m’adresse pas seulement à votre générosité, je m’adresse à ce qu’il y a de plus sérieux dans le sentiment politique d’une assemblée de législateurs ! Et à ce sujet, un dernier mot : je terminerai là.

Messieurs, comme je vous le disais tout à l’heure, vous venez  avec le concours de la garde nationale, de l’armée et de toutes les forces vives du pays, vous venez de raffermir l’État ébranlé encore une fois. Vous n’avez reculé devant aucun péril, vous n’avez hésité devant aucun devoir. Vous avez sauvé la société régulière, le gouvernement légal, les institutions, la paix publique, la civilisation même. Vous avez fait une chose considérable… Eh bien ! Vous n’avez rien fait !

Vous n’avez rien fait, j’insiste sur ce point, tant que l’ordre matériel raffermi n’a point pour base l’ordre moral consolidé ! Vous  n’avez rien fait tant que le peuple souffre ! Vous n’avez rien fait tant qu’il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui désespère ! Vous n’avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l’âge et qui travaillent peuvent être sans pain ! tant que ceux qui sont vieux et ont travaillé peuvent être sans asile ! tant que l’usure dévore nos campagnes, tant qu’on meurt de faim dans nos villes tant qu’il n’y a pas des lois fraternelles, des lois évangéliques qui viennent de toutes parts en aide aux pauvres familles honnêtes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de cœur ! Vous n’avez rien fait, tant que l’esprit de révolution a pour auxiliaire la souffrance publique ! Vous n’avez rien fait, rien fait, tant que dans cette œuvre de destruction et de ténèbres, qui se continue souterrainement, l’homme méchant a pour collaborateur fatal l’homme malheureux ! »

Victor  Hugo