Criminel - Mon Paris Culturel

Interview de l’auteur et metteur en scène Yann Reuzeau, qui présente Criminel à la Manufacture des Abbesses jusqu’au 20 décembre. Ce nouveau spectacle traite de la justice et des attitudes que chacun peut adopter face aux faits de société et à leur jugement.
Une pièce sincère qui résonne, à l’heure où les affaires Bertrand Cantat et Jacqueline Sauvage sont régulièrement traitées dans les médias.

L’incompréhension générale autour de la Une des Inrocks consacrée à Bertrand Cantat cette semaine, reflète-t-elle tout à fait ce que vous vouliez évoquer dans votre pièce Criminel ?

Criminel - Mon Paris CulturelOui, en partie. Les faits remontent à loin, le jugement a été rendu, la peine purgée, mais pourtant cette histoire laisse encore les gens à fleur de peau, entre ceux qui réclament de la pudeur à Cantat, et ceux qui arguent qu’il a le droit de se réinsérer. C’est un débat passionnant, qui trouve une vraie résonance dans la pièce. Boris n’est pas un personnage public, mais sa libération rend fou Xavier, qui n’accepte pas que tout soit fini. La peine de prison sanctionne le crime, mais que signifie la sortie pour ceux qui sont proches des victimes ?

Toutes vos pièces traitent des sujets politico-sociaux. Est-ce difficile de ne pas tomber dans le jugement des « autres » qui ne pensent pas comme la norme ou au contraire, de prendre partie pour ceux-là ?

Non, c’est ce qui est passionnant ! Faire exister des points de vues divergents, sans les condamner ni les défendre à tous prix est absolument essentiel. C’est ce qui permettra peut-être à certains spectateurs de remettre en question leurs certitudes, et de continuer à réfléchir, à débattre. C’est presque un devoir pour moi, en tant qu’auteur, de faire exister de la manière la plus juste possible ces prises de positions divergentes.
J’irais même plus loin : c’est la principale valeur, le principal intérêt pour moi des œuvres politico-sociales. J’ai beaucoup de mal avec les auteurs qui s’attaquent à ce type de sujets pour défendre un point de vue, voire l’imposer. J’essaye de donner à voir différemment, pas de faire la morale.

La peine de prison sanctionne le crime, mais que signifie la sortie pour ceux qui sont proches des victimes ?

Pourquoi écrire et décider de mettre en scène vos pièces ? Comment choisissez-vous la distribution ?

C’est un seul geste, pour moi, l’écriture et la mise en scène. J’aurais beaucoup de mal à les dissocier.
Pour la distribution, c’est très variable. J’aime beaucoup faire des castings, prendre le temps de trouver « le bon acteur pour le bon rôle » et d’être surpris, enthousiasmé par un acteur que je ne connais pas. C’est un processus très stressant et très excitant à la fois.

Criminel - Mon Paris CulturelMais il est aussi parfois très plaisant de retrouver des acteurs avec qui on a déjà une histoire, avec qui on sait qu’on partage la même éthique de travail, la même ambition. Pour Criminel, il y en avait trois, Sophie Vonlanthen, Blanche Veisberg et Morgan Perez avec qui j’avais déjà souvent travaillé. Le petit dernier, Frédéric Andrau, on se connaissait « de loin ». Il venait souvent voir mes pièces, et je l’avais déjà vu souvent sur scène. Il y avait depuis longtemps une envie commune, et la certitude que nous parlions la même langue. Donc, pas de casting cette fois-ci…

Lors de l’écriture, avez-vous déjà une idée de la mise en scène en tête ?

Oui, très précise, même si ça peut évoluer en fonction des propositions des collaborateurs et des acteurs. Mais en l’espèce, ici, le fait de n’écrire que des scènes à deux, uniquement des duels, fait que la mise en scène est déjà très guidée par ce choix initial.

Vos personnages sont-ils toujours à fleur de peau, à fleur de nerfs ?

Criminel - Mon Paris CulturelÇa dépend, mais c’est vrai que j’aime bien qu’il y ait un engagement des acteurs, et aussi des personnages, un peu “à fleur”. J’aime voir jusqu’où ils peuvent aller, titiller les limites. J’aime que les personnages vivent des situations extraordinaire (au sens littéral) et uniques. D’où un état tout sauf banal, souvent.

Certaines critiques notent que vos spectacles reprennent les codes des séries télévisées. Que répondez-vous ?

Je pense que c’est une facilité qui vient de l’histoire de mon spectacle Chute d’une Nation (qui était une série théâtrale, inspiré de certains codes de séries télé, même si je m’étais acharné à ce qu’il reste une pièce de théâtre). La pièce s’est jouée très longtemps, elle a eu un écho, de très nombreuses critiques positives… Du coup, je suis peut-être associé à cette idée dans l’esprit de certains. Je ne suis pas du tout convaincu que ce soit pertinent pour mes autres spectacles, dont Criminel.

Chaque acte de votre pièce Criminel est un duel, avec comme ring, une scène circulaire ? Est-ce une volonté de se faire confronter les personnages ? Les points de vue ?

Oui, absolument. C’est une pièce sur l’intime, donc sur ce qui lie deux personnages. Il y a une logique d’affrontement, mais aussi d’une (éventuelle) réconciliation, dans presque tous les tableaux.

Pourquoi avoir choisi de faire des flashbacks et non d’écrire un texte « chronologiquement linéaire » ?

C’est un défi. Je ne l’avais jamais fait mais j’en avais envie depuis longtemps. Cette histoire me paraissait être le cadre idéal pour essayer ça : le passé et le présent, avant et après la prison, sont intimement liés, interconnectés même. Et pourtant il s’agit de deux périodes séparés de 15 ans. Explorer ce qui relit et sépare ces deux périodes, ces deux mondes, jusque dans les détails, me passionnait.

Criminel - Mon Paris CulturelDans chaque pièce ou presque, j’essaye de me lancer un défi d’écriture sur la forme, de me forcer à ne pas me répéter. Dans Chute d’une Nation, c’était l’exploration de l’écriture sérielle ; dans Mécanique, la gestion du groupe comme personnage principal (c’était l’histoire d’une entreprise, et la pièce n’était quasiment que composée de scènes de groupes) ; dans De l’ambition, il y avait quelque chose de plus instinctif, moins structuré ; dans Puissants & Miséreux, la construction d’un dyptique avec des personnages différents dans chaque partie, etc.

La lumière joue un rôle à part entière. Sans elle, le spectacle n’est pas aussi « tendu » ?

Oui, elle est une composante essentielle de la pièce, évidemment, et je suis très heureux du travail que nous avons fait avec Elsa Revol.

La pièce questionne aussi le monde de la justice et notre rapport à celle-ci, c’est déjà beaucoup !

Justement, la tension perpétuelle de la pièce se veut-elle être un reflet de la société et de la vie quotidienne où tout est question de conflits, de bataille ?

Peut-être pas, je ne pense pas qu’il faille forcément chercher ce genre d’analogie… La pièce raconte l’histoire de ces quatre personnages, leur destin, et questionne aussi le monde de la justice et notre rapport à celle-ci, c’est déjà beaucoup !

Doit-on forcément s’énerver quand on n’est pas d’accord ?

Non ! D’ailleurs le personnage de Camille ne s’énerve quasiment pas, même quand elle est poussée dans ces retranchements. Elle cherche de la paix, du calme, c’est presque un mantra qu’elle répète plusieurs fois. Mais l’histoire dans laquelle elle est plongée, et les personnages qui l’entourent lui rendent cette tâche difficile. Xavier aussi essaye de ne pas s’énerver dans la première scène, mais sa frustration le dévore progressivement.

Grand merci à Yann Reuzeau pour sa disponibilité et à l’équipe de l’agence Marchal & Loncan pour la communication.

Criminel, le dimanche à 20 heures, puis le lundi et mardi à 21 heures à la Manufacture des Abbesses.
© Steeve Iuncker-Gomez (portrait) et Gaël Rebel