Théâtre de l'Oeuvre Benoit lavigne - Mon Paris Culturel

Un jour, son pote François-Xavier Demaison est venu le trouver pour lui demander de s’associer et racheter le Théâtre de l’Oeuvre. Le Groupe Vivendi comme troisième actionnaire-propriétaire. Il a accepté. Depuis juillet 2016, il apprend le métier de directeur de théâtre. Ce n’est – selon lui – pas toujours une mince affaire, mais sa vision semble payer. La salle est pleine grâce à une programmation pensée pour rassembler tous les âges.
Rencontre avec Benoît Lavigne, une après-midi d’automne.

À quoi ressemblent les responsabilités d’un directeur de théâtre ?

Dans ce challenge, il y a d’abord une vraie partie artistique : on choisit des projets en fonction de ce que l’on a envie d’exprimer, de la couleur qu’on veut donner à la programmation, et en fonction des artistes qu’on aime.

Ensuite, il y a la partie “entreprise”. Un théâtre, c’est une PME avec des salariés, une organisation, des plannings, des budgets, des rendez-vous à la banque… Ce n’est pas forcément la partie la plus agréable mais il faut que la structure vive. Un théâtre bien géré, qui met en place des outils de communication et de commercialisation, permet d’exister dans la foule de spectacles proposés. Si malheureusement, on ne prend pas conscience de cette réalité et qu’on ne fait pas ce travail, les spectateurs ne viennent pas.

Quelle serait la couleur artistique du Théâtre de l’Oeuvre ?

On cherche à présenter des spectacles contemporains, à être ancré dans la société actuelle, dans le monde d’aujourd’hui.

Le Théâtre de l’Oeuvre a été créé par le metteur en scène Aurélien Lugné-Poe. Il défendait les créations et les auteurs contemporains. On poursuit cette vision : on n’a pas envie de monter – même si on adore – Molière, Shakespeare, Tchekov… Chez nous, ce sont les artistes d’aujourd’hui qui s’expriment.

Vous parliez de communication, comment fait-on venir les spectateurs aujourd’hui, les jeunes notamment ?

Théâtre de l'Oeuvre Benoit lavigne Demaison - Mon Paris CulturelLe public du Théâtre de l’Oeuvre était franchement plutôt âgé… On modernise alors l’image du théâtre sur plusieurs aspects. Cela passe d’abord par des travaux dans le hall d’accueil et par la création d’un bar-restaurant pour davantage de dynamisme. Ensuite, par une présence significative sur Internet avec la refondation du site et une activité régulière sur les réseaux sociaux.

Et puis surtout, je crois que la meilleure communication, c’est la chouette programmation qu’on a conçue. On a, par exemple, monté une pièce d’Ingmar Bergman avec Laetitia Casta et Raphaël Personnaz, Scènes de la vie conjugale. Ces créations amènent un public de trentenaires. Même chose en programmant Manu Payet.

On innove aussi en proposant des soirées animées par des humoristes américains. Gad Elmaleh est venu l’an dernier. On a offert un concert avec Thomas Fersen, et en ce moment, on négocie avec Ibrahim Maalouf.
Le Théâtre de l’Oeuvre présente désormais des spectacles jeune public, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent. Toutes ces démarches sont réalisées dans l’objectif de faire bouger le lieu tout en gardant une véritable qualité artistique.

Comment réagit le public fidèle ?

La première année, on a tenté une transition en présentant un spectacle de Florian Zeler avec Robert Hirsch qui a plu à beaucoup de monde.

En janvier, des textes plus engagés seront à l’affiche, comme Vous n’aurez pas ma haine, écrit par Antoine Leiris suite aux attentats du 13 novembre [2015, ndlr] avec également Raphaël Personnaz ; Olivier Py, le directeur du Festival d’Avignon viendra, lui, proposer un cabaret ; On parlera aussi de comparution immédiate avec Camille Chamoux et Camille Cotti dans Justice, mis en scène par Salomé Lelouch. Je suis persuadé que ces représentations toucheront toutes les générations.

Je ne suis pas pessimiste. Le théâtre résiste, il continue de vivre. C’est à nous, directeurs de salles, de mieux écouter le public, de mieux le comprendre, de savoir ce qu’il cherche.

Pour vous, quel est le devenir du théâtre ?

Théâtre de l'Oeuvre Benoit lavigne Demaison - Mon Paris CulturelOn dit que le théâtre meurt, mais cela fait des siècles qu’il existe. La radio, le cinéma, la télévision, les médias et Internet sont passés par là. Malgré tout, les salles sont pleines. Regardez La Comédie-Française, c’est plein tous les soirs. Le Théâtre de l’Odéon aussi. Certains théâtres privés remplissent également. La pièce de Bergman présentée à l’Oeuvre – qui n’est pas franchement folle car elle raconte un couple qui se déchire – était complète à toutes les représentations.

Je ne suis pas pessimiste. Le théâtre résiste, il continue de vivre. C’est à nous, directeurs de salles, de mieux écouter le public, de mieux le comprendre, de savoir ce qu’il cherche. On sent que les gens attendent quelque chose d’exceptionnel, qui sorte de l’ordinaire dans la multitude de choses qu’on leur propose. Dès qu’on fait des choses un peu nouvelles, innovantes, le public répond tout de suite présent.

Télévision, cinéma, internet, il faut soutenir tous les projets qui s’intéressent au théâtre

Quel regard portez-vous sur des initiatives telles que celle d’Opsis TV qui propose du streaming théâtre sur une plateforme web ?

Ces initiatives peuvent intéresser de nouveaux publics mais je préfère qu’ils se déplacent dans ma salle plutôt qu’ils regardent un spectacle dans leur canapé ! Je crois toutefois qu’il faut encourager ces projets. Tout projet qui parle de théâtre est, de toute façon, à soutenir.

Le Théâtre de l’Oeuvre discute avec Dailymotion afin de créer des passerelles entre le théâtre, la télévision et Internet. Par exemple, on réfléchit à donner des masterclass en direct du Théâtre. À suivre donc…

Votre théâtre est géré par trois propriétaires : vous, François-Xavier Demaison et le Groupe Vivendi. Le rachat de théâtres par des grands groupes tels que Vivendi et Vente-Privée, entre autres, ne risque-t-il pas d’harmoniser l’offre ?

Théâtre de l'Oeuvre Benoit lavigne Demaison - Mon Paris CulturelVivendi a un seul théâtre. Honnêtement, le Groupe n’avait ni la volonté d’en acheter, ni aujourd’hui, la volonté de s’étendre. Ils ont d’autres projets avec Canal +, le cinéma, le sport, avec Universal, l’Olympia. On est arrivés avec notre projet et on leur a dit “Bonjour, est-ce que ça vous intéresse ?”. Ils ont été séduits par notre vision alors qu’ils n’étaient, encore une fois, pas du tout dans cette optique-là. C’est la beauté du théâtre, l’histoire de ce théâtre, le binôme qu’on forme avec François-Xavier [Demaison, ndlr], qui les a rassurés. Ils nous ont répondu “Ok, on vous donne les clés, c’est votre vie, c’est votre boulot le théâtre”. Ils n’interviennent pas dans la programmation. Ils ont seulement envie que ça marche, et nous aussi.

Sur le point précis de la concentration de théâtres, je crois que si les patrons de Groupes sont intelligents, ils laissent la responsabilité aux artistes, à ceux qui savent afin qu’ils apportent leur personnalité au lieu et à la programmation. À la Porte Saint-Martin [propriété du Groupe Fimalac, ndlr], le jeune directeur (33 ans) a décidé de proposer des grands classiques dont le Tartuffe de Molière. C’est totalement différent de ce qu’ils font à La Madeleine [appartenant au même fonds d’investissement immobilier, ndlr] où ils ne programment que des pures comédies. Ce sont des bons positionnements, les spectacles cartonnent !

© Théâtre de l’Oeuvre ; Sébastien Soriano/Le Figaro ; Afp.com/Joël Saget ; Vincent Bérenger / Le Liberté, scène nationale de Toulon ; Culturebox ; Mirco Magliocca