Je pourrais faire un travail de journaliste. Contacter des jeunes via Twitter pour recueillir leur témoignage. Tenter de comprendre leur effroi, leur panique et leur impuissance face à cette horreur. Ce carnage. Cette tuerie historique.

Je pourrais le faire. Mais ce soir je préfère prendre la plume, et raconter ma soirée du 13 novembre. Raconter comment j’ai appris le massacre. Pourquoi je ne suis pas rentrée chez moi. Et surtout pour remercier les Parisiens de leur spontanéité et leur générosité.

Vingt-quatre heures après les attentats, je tremble encore. Réfugiée sous ma couette depuis 9 heures ce matin. Je n’ai pas dormi, ou presque. Les yeux rougis par les larmes qui ne viennent plus.

Ce vendredi soir, on est douze. Amis proches depuis quelques semaines, on partage un verre comme on l’a fait la veille, et comme on prévoit de le refaire le lendemain. On est dans le parc de la Villette. Pas vraiment notre QG habituel. Généralement on traîne du côté du 11e près de Bastille, rue de Lappe ou d’Oberkampf.

On se raconte nos journées, nos projets pour le week-end. Comme d’habitude, le temps passe vite. Déjà 22h30. « Camille, tout va bien ? Ça chauffe à Paris ». Je ne comprends pas ce message qui vient d’arriver de Grenoble. « Ça chauffe ? » « Oui. Des fusillades. Plusieurs. » J’ouvre mon fil Twitter avant d’alerter mes amis. L’AFP fait état de 18 morts dans le 11e. FranceInfo informe d’une prise d’otage au Bataclan. Nos regards interrogateurs se croisent au moment où la patronne du bar ferme toutes les portes. « Vous ne sortez pas jusqu’à nouvel ordre. Si vous fumez, allez près des toilettes ».

Je suis effarée et effrayée des nouvelles qui tombent. Nous sommes 200 dans ce bar au milieu de nulle part. Personne ne nous donne d’informations officielles mais on entend les sirènes des ambulances  qui résonnent malgré la techno en fond sonore. Au fil des minutes, je comprends que la situation devient vraiment grave. Qu’il faut rentrer nous mettre à l’abri. On tente d’appeler un taxi pour rejoindre Montparnasse. Les trois Uber disponibles dans le coin ne sont finalement pas disponibles. Idem pour le chauffeur de taxi qui rode près du canal Saint-Martin.

On contacte alors les hôtels environnants. « Je préfère payer 100 balles et être en sécurité… ». Les autres approuvent d’un mouvement de tête. Après quatre coups de fil, la même réponse : « Complet. En 20 minutes, on a rempli toutes les chambres ».

La tension monte d’un cran. « J’ai pas envie de passer la nuit ici. Faut qu’on trouve une solution pour rentrer ». Mes amis commencent à prendre conscience de l’ampleur du carnage.
J’ai toujours les yeux rivés sur mon fil Twitter. Je vois apparaître le hashtag #PorteOuverte. Des gens accueillent des blessés dans les quartiers meurtriers. Le phénomène s’étend peu à peu à d’autres arrondissements. « On est combien ? 12. Ok, j’envoie un tweet pour nous faire héberger dans le coin ». Onze paires d’yeux me regardent, incrédules. « T’es certaine que ça va marcher ? » Oui j’en suis sûre. On va profiter de cet élan de solidarité naissant.

L’oiseau bleu n’arrête pas de s’afficher sur mon Samsung. Le message devient viral en moins de dix minutes. 2 500 partages, 36 réponses en à peine une demi-heure. Xavier est le premier à me contacter : « Vous êtes les bienvenus au X quai de la Garonne ». Je réponds un bref ‘’Merci, on arrive’’ et mets un pied dehors.

Je me retourne. Les autres n’ont pas suivi. Je frappe à la porte pour que l’un d’eux m’ouvre. Encore une fois, je ne comprends pas ce qu’il passe. « Tu le connais pas ce mec ! J’ai peur qu’on tombe sur un taré. » « Fais-moi confiance. On est nombreux, il nous arrivera rien ». Deux garçons du groupe resteront assis sur leurs chaises hautes. Ils préfèrent rentrer à pied dans une heure ou deux. Cinq autres tentent de rentrer en voiture. « Il paraît que ça roule bien. La plupart des gens sont déjà cloîtrés chez eux ». Un frisson me glace. Je suis terrorisée à l’idée que les assassins en fuite empruntent eux aussi le périph’ pour aller se planquer.

Xavier me relance. Il veut savoir si nous sommes bien en chemin. Oui, on est bien en chemin. On longe le canal Saint-Martin. On tourne à gauche et on court sous le porche de l’immeuble. « Camille ? Je suis au 7e. »

Je frappe doucement. La porte est déjà ouverte. Un trentenaire apparaît dans l’encadrement.  « Entrez, entrez, venez vite vous mettre à l’abri ». Soulagement. Regards croisés. On s’affale autour de la table du salon. Xavier nous propose un thé. On en boira quatre chacun dans l’heure qui suit.

Après avoir tourné son écran plat, branché sur I-Télé, Xavier nous rejoint autour de la table. « Racontez moi, vous faisiez quoi dans le quartier ? » Nos réponses ne sont pas très originales. Pour détendre l’atmosphère, on se met en rond : « Ça fait un peu Alcooliques Anonymes, non ? ». On parle un peu de chacun de nous pour penser à autre chose. Mais le sujet du soir retentit en écho dans la télé. « Je coupe. Y a plus d’infos nouvelles à cette heure-ci. »

Après quelques instants, je demande à Xavier pourquoi il a accepté de nous ouvrir sa porte. « C’est normal… J’ai juste lancé un tweet sans réfléchir… Je peux accueillir des gens. Je n’allais pas les laisser errer dehors alors qu’il se passe des choses abominables à deux kilomètres de là. »

Mathieu m’interroge : « Comment on est arrivés là alors que vous vous ne vous connaissez pas ? » « La force des réseaux sociaux. J’ai lancé un message à mes amis, qui ont eux-mêmes prévenus leurs amis. Twitter, c’est un média ultra-puissant dans ces moments-là. » À 3 heures du matin, je reçois encore des réponses « Vous avez trouvé ? Sinon, venez quai de la Marne ».

Cette solidarité dépasse Paris. Des messages de Grenoble et de la Province m’arrivent en masse. Cette spontanéité me fait un bien fou. À cet instant, je me dis que ce message a été la meilleure décision de la soirée.

Les esprits et les corps fatiguent. Pourtant on ne veut pas dormir. Xavier déplie le canapé-lit du salon. On se serrera pour nous tenir chaud. À trois dans le clic-clac. Les deux autres ont investi le tapis. Notre hôte se désole de cet accueil. « C’est déjà tellement », lui réplique-je.

Une heure plus tard, je sombre enfin. La soirée a été longue. La plus longue depuis longtemps. Depuis toujours même. Sans Xavier, sans Twitter, la nuit aurait pu durer encore des heures. Des heures de peur, de stress et d’incertitude.

À 8 heures, ce matin, le seul mot que j’ai prononcé a été ‘’Merci’’. Merci Twitter, Merci Xavier. « On peut rester en contact ? J’aimerai qu’on continue à se donner des nouvelles. C’est important de se remémorer cette belle histoire dans ce moment terrible. »

Je claque la porte. Je regarde une dernière fois le porche du X quai de la Garonne. Je me suis promis de revenir. Dans d’autres circonstances. Pour faire la fête. Pour picoler. Pour profiter de ma jeunesse. Parce qu’ils nous ne l’enlèveront pas.

© Ronan K.